Ce soir, au début de ces trois jours saints de l’Église, nous célébrons la mémoire de la Cène du Seigneur. Vous le savez sans doute, l’évangile selon saint Jean ne rapporte pas comme les trois autres évangiles les paroles de la Cène. Aussi pour essayer de comprendre un peu mieux ce que signifie « aimer jusqu’au bout », saint Jean choisit de souligner un autre signe, celui du lavement des pieds. Ce choix nous aide et nous invite à entrer davantage dans le sens de l’eucharistie en ce Jeudi Saint : « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout ».

                   La réalité du don de sa vie que fait Jésus, nous l’évoquerons demain : son arrestation, son procès, sa condamnation, sa passion et sa mort sur la croix ; c’est-à-dire son obéissance totale au Père et son amour pour l’humanité vécu jusqu’au bout. Alors, ce soir, Jésus manifeste cette réalité à travers des signes, des gestes qui vont perpétuer la mémoire et l’actualité. Les évangiles nous proposent, d’une certaine façon, deux sacrements de l’amour.  

                   Le premier sacrement de l’amour, c’est le sacrement de l’eucharistie dans lequel Jésus partageant le pain et donnant la coupe, annonce et réalise que ce pain partagé, c’est son corps livré pour l’humanité, pour le salut du monde ; que cette coupe de vin, c’est son sang versé pour la multitude. « Faites cela en mémoire de moi » rappelle saint Paul dans sa première lettre aux Corinthiens (notre 2ème lecture). Chaque fois que nous célébrons l’eucharistie, nous reconnaissons dans la foi que ce pain que nous consacrons et que nous recevons en communion, est le corps du Christ. Il est le signe visible et efficace du don de sa vie par amour pour le Père et par amour des hommes. La coupe que nous consacrons et que nous partageons, c’est le sang du Christ qui exprime cet amour du Père vécu jusqu’au bout, jusqu’à la dernière goutte de son sang ! En ce jeudi saint, c’est tout notre ministère de prêtre qui prend sens et qui s’éclaire. Choisis comme prêtres, c’est par notre ministère que vous recevez le corps du Christ et que vous devenez le corps du Christ. C’est Dieu qui chaque jour, chaque dimanche, par l’œuvre de l’Esprit Saint, fait de son peuple le pain frais dans son amour.

                   L’évangile de saint Jean nous propose un second signe qui exprime  aussi l’amour extrême du Christ pour les hommes, et en particulier pour ses disciples. Là aussi, il se présente comme un exemple qu’il invite ses disciples à reproduire. Simon-Pierre n’en voulait pas : « Tu ne me laveras pas les pieds, non jamais ! ». Impossible, pense-t-il, que le Maître s’abaisse jusqu’à prendre la place du dernier des serviteurs ! Cette incompréhension de l’apôtre révèle la nôtre. Rendez-vous compte : Lui, le Seigneur et le Maître, prend le tablier du serviteur. Et pourtant pour exprimer le sens de sa mission et de sa vie, Jésus se met à genoux devant ses disciples dans la position de l’esclave pour leur laver les pieds.

                Ce geste manifeste concrètement et publiquement une sorte d’inversion des rôles. Jésus en explique le sens à ses disciples : « Si moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, c’est pour que vous vous laviez les pieds les uns aux autres. » C’est parce qu’il les aime « jusqu’au bout » que Jésus se met dans cette position. C’est dans le même amour qu’il sera entraîné dans l’arrestation, le procès, la condamnation et l’exécution. C’est dans ce plus grand amour que Jésus livre sa vie comme signe de la miséricorde de Dieu envers tous les hommes.

                Nous sommes donc conduits à entrer, nous aussi, dans ce dynamisme du don de notre vie au service de nos frères et sœurs. Il s’agit de nous livrer tout entier, par amour !  En se mettant à genoux devant quelques membres de l’assemblée, le prêtre représente symboliquement cette inversion des rôles. Et comme dit Jésus, le premier doit prendre la place du serviteur et du plus petit. AMEN.